Rétrospective Nicolas Winding Refn : Only God Forgives

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En 2013, Nicolas Winding Refn sortait son dernier film, Only God forgives. Présenté à Cannes à la même époque, la dernière œuvre du cinéaste danois avait été huée. La presse et les spectateurs étaient particulièrement mitigés. Et si, au contraire, Only God forgives était LE chef d’oeuvre de Refn ?

Risque de spoilers

A Dream Within a Dream

Nicolas Winding Refn aime choquer son spectateur, le pousser dans ses retranchements. Son dernier film n’échappe pas à la règle. Ambiance malsaine dans une Thaïlande suffocante, scènes d’une incroyable violence, relation incestueuse entre une mère et son fils, visages défigurés…Ici, on ne fait pas dans la demie mesure. Mais en grand cinéaste qu’il est, Refn mêle à cette violence une effroyable beauté. La sublime photographie de Larry Smith confère au film un esthétisme radical, très proche de l’univers de David Lynch. Les tons rouges rappellent le sang versé tout au long de l’œuvre, ainsi que son atmosphère dantesque. Le bleu est ici clairement associé au songe : Only God forgives baigne dans un climat onirique. Régulièrement, le cours de l’action est interrompu par les rêves extrêmement violents du personnage principal. Le film se termine par une séquence particulièrement comique durant laquelle un policier thaïlandais entame une chanson sur un de ses rêves. Enfin, l’ensemble du scénario, peu crédible voire même totalement incohérent n’est pas sans rappeler les songes. On pourrait même aller jusqu’à dire que l’on est dans un rêve du début à la fin, un rêve où toutes les pulsions de violence et les fantasmes du personnage principal se trouvent libérés. La photographie, la longueur de certaines scènes et l’atmosphère nocturne ne font que renforcer cette impression.

Mythologies

Si le scénario paraît bien mince, il ne faut pas s’y fier et regarder de plus près. Parsemé de références mythologiques et psychanalytiques, Only God Forgives ne manque pas de profondeur. La famille de Julian est un avatar moderne des Atrides: une famille où règne l’inceste – la première scène entre le fils et sa mère laisse clairement à penser qu’il y a eu inceste ou qu’elle est en tout cas désirée- le parricide et autres joyeusetés du genre. La mère est une créature sortie tout droit des enfers, mélange d’américaine peroxydée ô combien vulgaire et de Lady Macbeth meurtrière. Et quand Julian plonge sa main dans le ventre de sa mère, dans une scène particulièrement dérangeante, il y cherche son « origine », un lieu où il aimerait se recroqueviller, peut-être. Cette scène reflète à la fois une certaine nostalgie de la matrice maternelle et le complexe d’Œdipe flagrant de Julian.

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Impuissance Masculine

Le personnage d’Only God Forgives est une victime perpétuelle des évènements. Le cinéaste insiste énormément sur les mains de Julian : mains baignées de sang (nouveau rappel de Macbeth?), mains coupées, mains liées. Il serre désespérément les poings, se place devant une statue grandiose d’un « fighter », comme pour essayer de se persuader de sa propre virilité. Il est aussi impuissant sexuellement parlant. Cette idée semble hanter le cinéaste danois : c’était déjà le cas dans Drive où on restait au niveau d’un romantisme naïf, où l’amour n’était pas consommé. Dans ces deux films, excitation il y a, mais jamais jouissance, si ce n’est par la violence. Refn s’amuse à jouer avec l’icône Gosling, puisque celui-ci se fait littéralement détruire le visage par le flic thaïlandais. On est très loin du preux chevalier de Drive, si ce n’est que le mutisme est le dénominateur commun des deux personnages. Si le personnage est le prototype même de l’impuissance masculine, Refn lui confère néanmoins une dimension christique : après un combat, il tombe les bras en croix et quelques minutes plus tard se retrouve assis dans le noir face à sa mère, le visage tuméfié et couvert de sang.. Encore un paradoxe qui indiquerait peut-être que l’on est du début à la fin dans un rêve.

Ange Exterminateur

Le film est peu bavard, contemplatif, d’un beauté à couper le souffle – ce sont probablement les plus belles images que l’on a vu au cinéma, en 2013. On ne peut pas vraiment juger de l’interprétation des acteurs, tant ils parlent peu. Ryan Gosling est à la limite du non-jeu, Kristin Scott Thomas est caricaturale à souhait. On retiendra plutôt la performance de Vithaya Pansringarm qui incarne un personnage de justicier vengeur ultra violent, nommé Chang. Véritable ange de la mort, il sort son sabre comme la faucheuse brandit sa faux : de dos, on ne voit même pas qu’il porte un sabre sur lui.  Toujours habillé de noir, le visage impassible, Chang tue sans vergogne. Il symbolise à la fois la mort et une espèce de divinité. Il est peut-être le dieu évoqué par le titre du film. C’est surtout lui qui incarne la loi morale même si les punitions qu’il inflige sont quelque peu radicales. Ce personnage qui fait froid dans le dos est tourné en dérision de manière particulièrement originale par Refn puisqu’il le fait chanter dans un karaoké atrocement kitsch. Et des chansons d’une niaiserie sans nom, s’il vous plaît. Cette façon de prendre à contre pied le personnage le plus effrayant de l’histoire est vraiment jouissive. Chang est une créature issue d’un rêve, et peut-être aussi un père de substitution que Julian cherche à tuer (nouveau rappel d’Oedipe). L’acteur, totalement inconnu en France est tout à fait fascinant et signe la performance la plus intrigante du film.

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Only God Forgives n’est peut-être pas du niveau de Drive. Il est encore plus radical, plus fou, plus étrange que son prédécesseur. Sous des apparences de film hype, ennuyeux et simpliste, il est en fait bien plus intelligent et subtil qu’il n’y paraît.

Un extrait qui devrait vous mettre l’eau à la bouche…

Only God Forgives, sorti en 2013, de Nicolas Winding Refn, avec Ryan Gosling, Kristin Scott Thomas,  Vithaya Pansringarm, Tom Burke.

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