Internet: “Tout est bidon” ?

Click farm, deepfake, fake news, bots, crawlers, phishing, troll…  Ces mots ont émaillé les unes de presse en 2018 mais demeurent encore assez peu connus du grand public. C’est regrettable car ils traduisent le changement profond de nature qui s’est opéré ces dix dernières années sur Internet.

Il n’y a encore pas si longtemps, trente ans tout au plus, les technophiles très avant-gardistes sur leur temps assuraient que le World Wide Web allait devenir un paradis pour l’accès à l’information et le discours civil. Internet permettrait aux gens de différentes cultures de se réunir et d’apprendre les uns des autres. L’autoroute de l’information était censée nous faciliter la vie. Tout cela allait nous rendre heureux.

Il ne s’agit pas ici de leur jeter la pierre car anticiper des évolutions technologiques et historiques sur des décennies est naturellement impossible. Mais force est de constater que cette utopie prend jour après jour des allures de cauchemar. En effet, les défis auxquels fait face le rêve de l’Internet sont légion : GAFAM en position de monopole, fuites de données et  revente de données personnelles, neutralité du net en péril, multiplication des discours haineux, prolifération de fausses informations, etc.

« Everything is fake »

Face à toutes ces menaces pesant sur le web, de nombreuses figures du web ont dénoncé cette situation, voire fait leur mea culpa. Dernière en date : Ellen Pao, ex-CEO par interim de Reddit (N° 8 mondial du classement Alexa des sites les plus visités).

Tout a démarré par 2 tweets en réaction à un article publié par le NY Magazine (http://nymag.com/intelligencer/2018/12/how-much-of-the-internet-is-fake.html) qui lui-même dénonçait l’omniprésence du fake sur internet.

It’s all true: Everything is fake. Also mobile user counts are fake. No one has figured out how to count logged-out mobile users, as I learned at reddit. Every time someone switches cell towers, it looks like another user and inflates company user metrics https://t.co/tk1PKuvLL6

— Ellen K. Pao (@ekp) December 27, 2018

And if an unlogged-in user uses the site on multiple devices, each device counts as a unique user

— Ellen K. Pao (@ekp) December 27, 2018

Ces 2 tweets sont lourds de sens car il s’agit d’une figure centrale du web qui remet en cause tout un écosystème, celui de la Nouvelle Economie, entièrement basée sur le numérique.

La Digital Economy

Pour comprendre l’ampleur du problème et expliquer ce phénomène, il faut comprendre le modèle économique et les acteurs du web.

Pour faire simple, nous avons d’un côté des plateformes ou des startups qui pour la plupart n’ont pas de revenus propres. Dans le meilleur des cas, elles vendent un services ou un produit, mais pour gagner en visibilité, monétiser leur audience (grâce aux revenus publicitaires) ou lever des fonds, elles ont besoin de faire grandir à tout prix leur audience. Cette audience se mesure par les fameuses metrics. Or ce que nous confirme Ellen Pao est que même ces metrics ne sont pas fiables !

De l’autre côté, les annonceurs cherchent à toucher l’audience la plus large possible avec leurs publicités (vidéos, bannières pubs, pop-up, etc). Par conséquent, par un système d’enchère, ces entreprises investissent pour que leur publicité soit exposé sur les sites ayant l’audience potentielle la plus élevée. Logiquement, plus un site a d’utilisateurs actifs, plus elle mettra d’argent pour avoir son encart publicitaire sur celui-ci.

Pareil pour les fonds et entreprises souhaitant investir dans des startups prometteuses. Or pour mesurer ce potentiel de croissance, il faut se baser sur ces metrics qui donnent des indications sur le nombre de clients utilisant la plateforme, leurs intérêts pour le produit, etc.

C’est pourquoi le web regorge actuellement de contenus et méthodes existant pour le simple but de faire gonfler l’audience d’un site et donc générer plus de revenus publicitaires ou être plus attractive.

On ne parle pas ici de petits sites web frauduleux ou arnaques en ligne. Même Facebook, la plus grande entreprise mondiale de collecte de données, ne semble pas en mesure de produire de véritables chiffres. En octobre, de petits annonceurs ont intenté une action en justice contre le géant des médias sociaux (https://www.wsj.com/articles/advertisers-allege-facebook-failed-to-disclose-key-metric-error-for-more-than-a-year-1539720524?mod=mhp) , l’accusant d’avoir dissimulé ses véritables metrics pendant un an, en surestimant largement le temps passé par les utilisateurs à regarder des vidéos sur la plate-forme (entre 60 et 80%, selon Facebook; 150 pour 900%, disent les annonceurs).

La panoplie du fake

L’article du NY Mag (http://nymag.com/intelligencer/2018/12/how-much-of-the-internet-is-fake.html

) nous permet donc de mesurer l’ampleur qu’a pris ce phénomène du fake et les différentes formes qu’il prend.

Les dernières études suggèrent généralement qu’aujourd’hui, moins de 60% du trafic Web est humain. Quid des compteurs de vues et followers des grandes plateformes et réseaux sociaux ? Pour obtenir un ordre de grandeur, le Times (https://www.nytimes.com/interactive/2018/01/27/technology/social-media-bots.html) évoque le chiffre de 50% du traffic de Youtube effectué par des bots en 2013. Et pour éviter de recourir à des bots afin de contourner les blocages des plateformes, certains n’hésitent plus à passer par des clic farms ou “fermes à clic”. Concrètement, des milliers de petites mains dont la tâche quotidienne est de cliquer sur des liens, lire en boucle des vidéos ou encore liker en masse des pages.

https://twitter.com/mbrennanchina/status/1072114511212109824?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1072114511212109824&ref_url=https%3A%2F%2Fwww.zerohedge.com%2Fnews%2F2018-12-27%2Feverything-fake-ex-reddit-ceo-confirms-internet-traffic-metrics-are-bullshit

Malheureusement, il semble qu’à mesure que le web se développe, la palette d’outils et d’astuces pour générer du fake aussi. A tel point que comme le résument certains, dans cet océan de fake, seule la publicité demeure réelle.

 

,

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

pizza